« La soutenable légèreté d’Hélène et les garçons » – Une chronique de Sarah Halfin

Après le coming-out de ma sapiosexualité (le fait d’aimer les gens très intelligents), c’est au tour aujourd’hui de celui de ma frivolité. Voilà, je l’avoue, j’ai passé des milliers d’heures de ma vie à regarder « Hélène et les garçons » et autres séries d’AB Productions.

Extrait audio (00:26-00:48) : https://www.youtube.com/watch?v=rs9k5k7hXOw

Si vous venez de vous dire : « Oulala, elle s’est trompée, ça s’est Chistophe Rippert, de « Premier Baiser », la série consacrée à Justine, la sœur d’Hélène – Piégé ! vous avez assurément vous aussi plus de 35 ans. Pour les autres, explication : quand on était petit nous, il y avait genre 3 chaînes à la télévision.

Et sur l’une d’elle, plus de 5 heures de programmes journaliers produits mais aussi écrits par une seule et même personne (un certain Jean-Luc Azoulay). L’épopée est racontée dans un docu que vous pouvez regarder en streaming sur le site de la RTB.

Une machine à livrer du contenu en flux tiré, du Club Dorothée aux Filles d’à côté, tout était écrit par un homme d’affaires tout juste reconverti. Je vous laisse imaginer le niveau et la qualité… Pourtant, on les a adorés, regardés comme des addict au LSD, avant du jour au lendemain de les détester.

Et de les laisser tomber. Merci mais assez de votre légèreté, par ici la sortie. On est des grands maintenant, on veut parler responsabilité et gagner notre place dans la société. C’est pas en vous regardant glander qu’on va y arriver. La vie est dure et compliquée, soyons sérieux les gars.

Mais tout ça n’aura pas duré très longtemps. Elle nous a vite manqué la légèreté d’Hélène et les garçons. Comment je le sais ? Parce que figurez-vous que la série existe encore aujourd’hui, (oui, oui, je suis très sérieuse) et elle réunit en plus chaque weekend 1 million de téléspectateurs.

Dénommé « Les Mystères de l’amour », il s’agit du 3ème spin-off de la série de notre enfance. Hélène Rollès a maintenant 53 ans. Nicolas, Laly, Christian, Joanna sont tous encore là. Et il n’a pas perdu le rythme, Azoulay. Rien que pour ce nouvel opus, 560 épisodes de 50 minutes déjà tournés !

Ils sont bels et bien encore là pour nous. Une Madelaine de Proust à domicile, qui permet l’accès à notre légèreté originelle si bien cachée désormais. Ou peut-être plutôt à notre légèreté essentielle, autrement dit qui composerait notre essence-même.

Juste un peu avant la création d’AB Productions, l’écrivain Milan Kundera livrait au monde une œuvre intitulée « L’incroyable légèreté de l’être ». S’y posait la question suivante : « est-ce qu’on souffre par l’insignifiance de notre vie ou est-ce qu’on souffre par le poids des drames qui écrase notre vie ? »

Autrement dit, souffre-t-on parce ce que tout passe, que tout est léger et insignifiant ou au contraire parce que tout est lourd. Lourdeur amenée, selon l’auteur, par l’idée de vivre chaque moment comme s’il allait ensuite se répéter éternellement.

Ce que Nietzsche appelait « l’éternel retour ». Sauf qu’ici, en compagnie d’Hélène et les garçons, on nous offre sur un plateau l’éternel retour de notre légèreté. C’est-à-dire une source de pesanteur au comble de la légèreté… Moi j’y vois quelque chose de l’équilibre prodigué par les sages.

« Œuvre dans l’inaction, travaille sans effort » indiquait le père du taoïsme. Dans le même esprit, l’auteur à succès Elizabeth Gilbert consacre un livre entier à expliquer que pour mener une existence créative il faut apprendre à devenir des « feignants extrêmement disciplinés ».

Tout ça pour dire qu’on a besoin des 2 ingrédients simultanément pour carburer, du sérieux et de la légèreté. Ces derniers temps, je luttais un peu parce que j’avais oublié ce secret. L’érudition n’est qu’un outil au service de notre légèreté. Alors, oui, c’est tout pourri mais pour toutes ces raisons, moi je dis merci d’exister encore à « la soutenable légèreté d’Hélène et les garçons ».