« Envie de re-re-re-regarder Friends » – Chronique Sarah Halfin

La semaine passée, j’avais conclu en disant qu’en attendant que ne sorte une série qu’on aura envie de voir plusieurs fois, il serait peut-être temps de relire son livre préféré (n’est-ce pas Marc ?).

Mais il y a quand même une série qui fait exception, impossible de l’ignorer cette semaine, tous les magazines en parlent. C’est la série « FRIENDS ». Elle a fêté ses 25 ans dimanche et demeurerait pourtant la 2ème série la plus regardée sur Netflix aux US en 2018*.

(Alors) Chacun y va de son explication rationnelle pour justifier le succès de la série. Mais à part pour celui qui souffre d’amnésie, aucun argument objectif ne me paraît (vraiment) suffisant pour expliquer que l’on continue à regarder depuis 25 ans une série que l’on connaît par cœur.

L’histoire, on la connaît, pas de suspens donc. L’univers, une version idéalisée de la vie, on a grandi depuis, merci on a bien compris que c’est pas ça la vie. Les punchlines et les gags, pas mal, mais (bon) à la longue on a compris aussi, ils portent toujours sur le principal trait de caractère des personnages, Ross (le prétentieux), Rachel (la vaniteuse), Monica (l’hyper tendue), Phoebe (l’excentrique)*…

Alors, voici ma théorie personnelle : si on re-re-re-re-regarde FRIENDS, c’est avant tout par « motivation intrinsèque ».

Je m’explique. Selon les experts, une grande partie de nos comportements sont motivés par des éléments objectifs extérieurs (comme obtenir un salaire, une prime, une promotion, un statut social, éviter une sanction … ou encore connaître la fin d’une série pour assouvir sa curiosité). On vaque donc à une activité dans le but d’obtenir une récompense, extérieure à cette activité. (vs me suivez ?)

Mais il existe un autre type de motivation, qui elle, à contrario, provient du plaisir éprouvé du fait même de réaliser une certaine activité. C’est la motivation intrinsèque. Comme son nom l’indique, elle trouve sa source à l’intérieur de l’activité elle-même, non à l’extérieur. Et ce serait la plus saine, la plus solide et la plus durable des motivations selon les experts**. Et accessoirement, aussi celle qui rend le plus heureux.

Exemples :

– Un chercheur en mathématiques théoriques motivé par le fait même de chercher, de mener ses recherches – et non tant par la perspective de découvrir une éventuelle application pratique à ses recherches qui rimerait avec reconnaissance, notoriété ou bonus financier.

– Un jeune musicien qui apprend la musique parce que c’est un pur plaisir en soi – et pas seulement pour devenir un grand musicien ou parce qu’il veut faire plaisir à ses parents.**

– Nous, quand on vient le mardi dans l’émission de Brigitte, n’est-ce pas ?

De fait, quand on regarde FRIENDS alors qu’on connaît la série par cœur au point de pouvoir reconnaître un épisode à la longueur des cheveux de Jennifer Aniston, on le fait par pure motivation intrinsèque. Ou pour le dire plus simplement, « juste par plaisir ».

La plus saine, la plus solide et la plus durable des motivations disent-ils… Et pourtant, rares sont les décisions que l’on prend « juste par plaisir », « juste par envie ».

« Bah. Evidemment », répond notre cerveau rationnel, « vous imaginez bien, ce serait complètement chaotique si « l’envie » dirigeait nos vies. « Allo Brigitte, oui c’est Sarah. Dis, on devait manger ensemble ce soir, mais j’ai plus envie. (Non) J’ai plutôt envie de rouler des pelles à mon voisin ». On se transformerait tooous, (mais alors) dans l’heure, en libertins anarchistes et grossiers.

« Chaotique, tu dis ? Non. Organique », rétorque notre autre cerveau, l’intuitif.

Faites-le test ! Demandez-lui, à lui, à ce qu’il pense – ou non plutôt ce qu’il ressent, nuance importante, parce que c’est ça son langage à lui, c’est comme ça qu’il nous parle ! Demandez à votre cerveau intuitif ce qu’il ressent (j’insiste) à l’idée d’un monde davantage mû par de la motivation intrinsèque … où l’on mangerait quand on en a envie (et non parce que c’est l’heure) … où l’on irait au travail par pur plaisir (et non seulement parce qu’il le faut) … où (je ne sais quoi moi) où l’on parlerait en chantant quand l’envie nous vient, etc

En tout cas, selon mes pronostics, dans un tel monde on serait très dépaysé mais pas entièrement. On y passerait en effet là aussi beaucoup de temps à regarder FRIENDS.

Article dans « The Economist »:

https://www.economist.com/prospero/2019/09/20/why-friends-is-still-the-worlds-favourite-sitcom-25-years-on

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Emission de radio « Grand bien vous fasse », France Inter, 08/01/2019

https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-08-janvier-2019

« Etre heureux au travail, c’est possible », SYLVIE AGHABACHIAN, les Echos, 22/06/2016

https://business.lesechos.fr/directions-ressources-humaines/ressources-humaines/bien-etre-au-travail/021972938277-etre-heureux-au-travail-c-est-possible-211644.php