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Brigitte intro : Sarah, tu vas nous parler du documentaire « Miss Americana » qui vient de sortir sur Netflix ce weekend, après avoir fait l’ouverture du festival de Sundance 2020.

« UNE CHANTEUSE AUTREFOIS SANS VOIX » – Une chronique de Sarah Halfin

Moi qui suis tout juste en train de récupérer ma voix comme vous pouvez l’entendre, je vais vous parler d’une chanteuse et star planétaire qui vient à peine de faire entendre sa voix à elle pour la 1ère fois. Comment est-ce possible ? On en parle, mais avant, Mesdames et messieurs, Taylor Swift !

Extrait audio : https://www.youtube.com/watch?v=FuXNumBwDOM (minute 1:18-1:44)

Des millions d’albums vendus, tous écrits de sa main, dont le dernier à plus de 3 Mio d’exemplaires en une semaine, elle collectionne les records depuis des années, en 2019 elle était la personnalité la mieux payée des US… et même avec tout ça, Taylor Swift a toujours eu à cœur d’être une fille bien, une « good girl » comme on dit et comme elle le dit dès la 1ère phrase de son documentaire.

Ce qu’elle est, à n’en pas douter. Mais Taylor S. n’avait jusqu’alors pas conscience d’un petit détail. Que le mot « good » de « good girl » n’existe pas dans l’absolu. Il n’y rien d’objectif et de figé à cet adjectif. C’est à chacun de le définir pour soi et ce qui est valable aujourd’hui évoluera p-ê demain.

Au 17ème siècle, un tel propos pouvait vous rendre quasi-hérétique. Le philosophe Spinoza restait discret quand il s’agissait d’exprimer qu’à son humble avis, le bien et le mal n’existaient pas, dans l’absolu. Son ouvrage clé, « L’Ethique », dans lequel il en fait la démonstration ne sera publié qu’après sa mort … et encore, seulement pour une année car ensuite il sera retiré.

Quatre siècles plus tard, quand la pensée est en vacances, règne encore l’idée d’un axe du bien et du mal. Taylor Swift est originaire du Tennessee, état dans lequel l’archétype incarné de Mister « Good Guy » a récolté le plus de voix lors de la dernière élection présidentielle américaine.

Parce que Taylor est une « good girl », par respect pour son public, elle avait décidé depuis longtemps déjà de laisser les gens réfléchir par eux-mêmes. Elle parle de sentiments dans ses chansons, elle n’a pas à dire aux gens comment voter. Et elle ne dérogea pas à la règle en 2016.

Il faut dire que j’ai pu lire sur wikipedia que « sa mère pensait qu’un prénom neutre comme Taylor l’aiderait à forger une carrière réussie »… Une « good girl » telle que définie par la norme est gentille, polie, souriante et …aimée de tous. Il va donc de soi qu’elle n’expose pas ses opinions.

Sauf que voilà, quand le pouvoir est aux mains des manichéens, l’adage « qui ne dit mot consent » rentre en application. Son silence a laissé supposer qu’elle soutenait « Mr Good Guy ». En ne mentionnant pas ses opinions politiques par respect, elle se manquait de respect à elle-même.

Car oui à ses dépens et implicitement elle soutenait un candidat qui pourtant représentait l’opposé de ses propres valeurs. Alors, si elle avait bien sûr encore le choix dans l’absolu, quelque chose avait désormais changé : elle n’avait plus le sentiment d’avoir le choix.

Elle tient toujours à rester une « good girl », elle n’a pas changé d’avis là-dessus. Mais à l’aube de ses 30 ans et des dernières élections de mi-mandat, la chanteuse feel good a pris conscience qu’il était désormais de son devoir de définir ce que le mot « good » signifiait pour elle aujourd’hui.

« Good girl » oblige, elle consulte d’abord ses managers et son papa – c’est ma scène préférée du documentaire. Ils ne sont pas d’accord. Alors, en pleurs, elle leur demande de lui pardonner car c’est tout décidé, dans quelques instants elle communiquera publiquement pour qui elle va voter.

Pour éviter l’élection en 2018 dans son état d’origine d’une candidate ultra-conservatrice qui prétend elle aussi connaître et défendre le Bien (mieux vaut être un mâle blanc hétéro dans ce récit, rien de nouveau ici), la chanteuse a tenu à faire entendre sa voix pour la 1ère fois… oui, je sais, dis comme ça c’est étrange.

Bon, toute cette histoire n’influença visiblement pas le résultat, la candidate a été élue haut la main. Mais une « good girl » parmi d’autres en a profité pour rappeler à ses 126 millions d’abonnés personnels, et aux potentiels 158 millions d’abonnés d’une célèbre chaîne de vidéos à la demande qui n’auraient pas encore lu Spinoza, que la définition du « Bien » est de la responsabilité de chacun.