« LA PERMANENCE DE L’IMPERMANENCE » – Une chronique de Sarah Halfin

Tout peut changer en un instant. La semaine passée, j’ai eu un accident en me rendant à Paris pour un événement important. Peut-être à cause de Mercure qui rétrogradait, et en tout cas surement à cause des lacets de mes nouvelles chaussures, je suis tombée à la gare, la tête en avant et de tout mon poids, sur mes dents.

Résultat : Bam ! Un gros bout de ma dent de devant manquant. J’ai connu pendant quelques heures la dent du bonheur que je trouve si sexy chez Vanessa Paradis. Eh bien, croyez-moi sur parole, pour moi, vraiment, à l’unanimité on dit : non merci ! Pas question d’aller à mon événement ainsi.

En plus, la chute a fracturé d’autres dents qui pourraient à tout moment encore tomber. Dans ma bouche désormais, une leçon de sagesse à plein temps, le rappel en permanence de l’impermanence des choses … (outre le fait que les sandwichs baguettes, pour moi c’est du passé).

C’est ainsi, tout peut changer en un instant. Si on aime l’idée du coup de foudre, on doit aussi accepter celle de l’accident, cet imprévu non voulu. « Pourquoi voulez-vous exclure de votre vie toute espèce de trouble, de douleur, quand vous ne savez rien du travail que ces états font sur vous » écrivait Rilke.

Les sages préconisent d’accepter la situation sans chercher à la qualifier. Après des années de méditation confortablement assise dans mon salon, l’heure du bilan a sonné : quel est réellement mon niveau de détachement intérieur face aux événements extérieurs ? Suis-je médaille d’or, d’argent, de bronze … rien du tout ?!

Le fait est qu’une fois la leçon spirituelle actée, je me suis précipitée pour œuvrer à ce que les dégâts de l’accident ne se voient pas. Faut dire que les textos qui affluaient étaient du genre: « Courage, espérons te revoir très vite très souriante ». Autrement dit, que tout puisse être réparé vite fait bien fait.

Et absolument personne pour évoquer le « Kintsugi »… Vous savez, cet art japonais qui vise à réparer les objets cassés en mettant en évidence avec de l’or les fissures qui résultent de la chute. Figurez-vous qu’ainsi réparé, l’objet vaut généralement plus qu’avant sa chute. Métaphoriquement parlant, il s’agit d’accepter, voire de célébrer, le changement, le destin, les imperfections.

Qui nous dit en effet que Joséphine aurait séduit Napoléon sans ses horribles dents toutes noires ? Celles-là même qui l’encourageaient à ne sourire qu’à moitié, lui conférant ainsi son air mystérieux dont on parle encore aujourd’hui. La philosophie du Kintsugi est au yin ce que le botox est au yang.

Si les imperfections sont utiles, belles ou même juste symboliques, elles cessent d’être des imperfections. Ma grand-mère Lili véhiculait cette vision de la vie. Un malheureux trou dans un nouveau tapis, et elle y voyait un endroit par lequel pouvaient passer tous nos soucis. Pas question donc d’envisager une réparation dudit tapis. C’est joli non ?

On dit que la vraie philosophie est une manière de vivre, pas une théorie. Outre le fait d’avoir été stoïque et courageux, le vrai philosophe aurait sans doute accepté de se voir attribuer une médaille en or massif et de la porter fièrement sur lui, en souvenir de l’événement vécu.

Pour ma part, je n’ai souhaité cette médaille qu’en pensées. Surtout, qu’on la voit le moins possible ! La dent cassée a été réparée depuis, avec de la colle bien transparente. Les gens ici présents pourront en témoigner, à bonne distance (càd celle prescrite à l’heure du coronavirus) en principe, cela ne se voit pas.

Tout peut changer en un instant oui, mais là tout de suite je suis quand même heureuse que la simple vue de mon faciès ne vous rappelle pas cette vérité fondamentale. Et je croise les doigts pour que ça continue. Force est donc de constater que l’unité entre le corps et l’esprit, pour moi ce n’est pas encore pour aujourd’hui.