« LE STORYTELLING OU L’ART DE RACONTER SON AMBIVALENCE » – Sarah Halfin

Vous vous souvenez, on a récemment parlé du fait qu’être humain, c’est être ambivalent par définition, mais que bizarrement (en général) les gens ne sont pas à l’aise avec ça et qu’ils préfèrent plutôt les cases bien carrées.

Mais vous savez ce qu’ils aiment encore plus ? Les histoires. Et si possible, celles qui se terminent bien dans lesquelles ils peuvent se projeter. De nos jours, on appelle ça « le storytelling ».

Vous savez (hein), ce terme à la mode que l’on retrouve à toutes les sauces, sans que personne ne comprenne vraiment de quoi il s’agit.

Alors en fait c’est simple : disons que votre vie ressemble à un film des frères Dardennes. (Eh ben) Pour vous rendre irrésistible, on va la transformer en un récit hollywoodien avec un héro (vous), du suspens et un happy end. L’ascension a été dur, vous avez traversé vallées, torrents et cimes enneigés sans boussole ni équipement, mais vous avez triomphé.

Le storytelling, vous allez voir, est un outil formidable pour raconter votre ambivalence. Alors, c’est contre-intuitif mais il vous suffit de prendre l’élément de votre CV le plus absurde (dont vous êtes à priori le moins fier) et de clamer qu’il est votre plus grande fierté!

Vous avez par exemple un trou de 3 ans sur votre CV pendant lequel vous avez passé votre temps à jouer aux jeux vidéo ? Eh bien, c’est excellent ça ! Ca fait de vous un expert hors pair pour comprendre les millénials que les sociétés n’arrivent pas à recruter et … à faire consommer.

Un peu à la façon des TED TALK, un bon storytelling va subtilement transformer votre chaos apparent en un bordel organisé pointant vers votre destinée.

Et si vous n’arrivez pas (ou pas encore) à voir vos qualités dans vos défauts, votre résilience dans vos tribulations, et que vous n’avez pas 20k€ à donner à une agence de comm pour qu’elle vous transforme en super-héro, vous avez toujours l’option « message subliminal » sur les réseaux sociaux : pour ce faire, trouvez un article (de préférence bien écrit) qui fait de votre loose présumée un modèle de vertu, et repostez-le l’air de rien sur Facebook.

Et clic, voilà ! Article partagé sur mon mur. (sous-entendu : chers « amis », chers collègues, voici pourquoi je suis indispensable – # : puisque vous êtes trop cons pour le comprendre tout seul).

Et puis un jour, si tout va bien, vous vous retrouvez peut-être même à poster un happy end personnalisé, du genre « Bonjour, je m’appelle Sarah, je suis hypersensible et pourtant c’est bien ma voix que vous entendez à la radio ce soir ».

SAUF QUE moi je ne peux pas m’empêcher de penser que cette histoire de storytelling, c’est un signe de plus que l’homo-sapiens est en train d’être supplanté par l’homo-gène, une espèce composée seulement de gènes homogènes dont la seule fonction est de ne pas gêner.

Ça fonctionne, tant qu’on est un Forrest Gump en puissance ou un ex-taulard reconverti en policier. Avec des récits où « c’est en échouant qu’on a réussi, alors vous aussi vous pouvez y arriver ». Franchement, pourquoi pas, tant qu’on est bien d’accord qu’au final, malgré les apparences, on n’est pas en train de parler d’échecs ici mais (encore une fois) de réussite. Autrement dit, la seule chose avec laquelle l’on soit confortable.

Je trouve ça dommage – et louche – qu’on ne puisse juste pas clamer fièrement, « bonjour, voici mon ambivalence et je n’en connais pas encore le sens ».

La mode du storytelling, ça me fait penser (vous savez) à ce nouveau job à la mode : les « happiness managers », chargés de veiller au bonheur des joyeux employés.

Ils sont là pour faire disparaître des symptômes qui, si ça se trouve, ont un message important à nous adresser. Peut-être qu’il serait quand même utile pour nos chers symptômes d’aller suivre un bon cours de storytelling, histoire de se réussir à se faire entendre pour une fois. Je suis sure que Salma (Brigitte) ici présente pourra nous donner quelques adresses.