« LES MATHS : SI CE N’EST PAS UTILE, C’EST FUTILE ? » – Sarah Halfin

Je vous raconte pas la tête de Brigitte quand je lui ai dit que j’allais défendre l’enseignement des math dans ma dernière chronique avant les vacances. Dis-moi, t’aurais pas encore plus drôle ?

Et je n’ose imaginer celle des jeunes auditeurs qui viennent d’apprendre que leur été sera gâché par une seconde sess à cause de cet objet de torture. « C’est chiant les math, et puis ça me sert à rien! On a des calculettes et pour le reste, moi je veux devenir écrivain de toute façon. »

Dommage pour toi (ou pas on va en parler), nous sommes en Belgique ici. Car en France, dès la rentrée de septembre, les math ne seront plus obligatoires pour les élèves de 5ème et 6ème secondaire. Avec la fameuse « réforme du lycée », leur enseignement sera optionnel en France, selon la spécialité choisie, mais en tout cas ils ne feront plus parti de ce qu’on appelle « le tronc commun » obligatoire. Ils seront réservés à ceux qui entendent devenir ingénieurs, physiciens, médecins et autres mathématico-techniciens. Autrement dit, et j’exagère à peine, si les mathématiques ne sont pas utiles pour votre future carrière, si vous n’allez pas générer par ce biais de profit quantifiable, vous en êtes potentiellement dispensés.

Bonne nouvelle ? Ça veut quand même dire que mieux vaut savoir à 16 ans ce que tu veux faire dans la vie, et surtout comment tu entends gagner ta vie … pour le reste de ta vie.

Bonne nouvelle ! Tu n’es pas seul. Il y a des tests d’orientation professionnelle. Pour l’occasion, j’ai passé le mien hier, mieux vaut tard que jamais. C’était sur le site de référence, Studyrama.

Bilan du test – mot pour mot : « Vos intérêts professionnels semblent porter vers les sphères du Beau et l’esthétisme (à première vue, correct vu les gens qui m’entourent ici). Vous apprécierez d’évoluer au sein de métiers nécessitant de résoudre des pb et des questions complexes tout en ayant recours, (écoutez bien), à votre sensibilité artistique et à votre attirance pour la Littérature ou les choses de l’Esprit en général. ». Et de conclure : « Vous avez maintenant une idée plus précise du type de métier qui pourrait vous correspondre. »

Heu, vraiment ?! Moi, là tout de suite, comme ça là, je ne vois pas. Comme métier déjà. Et puis, alors, les math, utiles ou pas utiles pour moi ?

Le test parle de « sensibilité artistique » et d’« attirance pour les choses de l’Esprit »… A priori donc, la vie en entreprise ne rime pas forcément pour moi avec « épanouissement assurément ». Je confirme. Mais si je n’avais pas fait latin-math, je n’aurais pas fait ingénieur commercial, je n’aurais pas ²agonisé pendant des années dans des multinationales… soit. Mais alors, de quoi je parlerais aujourd’hui dans mes chroniques et les autres projets artistiques sur lesquels je travaille.

Ce que j’essaie de dire par là, c’est que vivre, il me semble que c’est précisément ne pas connaître d’emblée la finalité de toutes nos actions. Et quand bien même on se destinerait à devenir devin ou voyant, ce n’est pas pour autant qu’on ne doit pas apprendre à conjuguer le passé simple. Je suis désolée. Pratiquer des math, c’est pareil, ça ne sert jamais à rien : déjà, ça structure l’esprit. Du luxe ?

Et puis pour reprendre la phrase de Galilée, les math, c’est carrément « l’alphabet dans lequel Dieu a écrit l’univers ». « Toi sinon, t’es plutôt bon en math ou en français ? ». Pourquoi toujours opposer les math et les langues, sachant les math sont une langue. C’est même la langue la plus universelle qui soit. On ne le comprend pas toujours à 16 ans, mais pratiquer des math, c’est raisonner, philosopher… j’irai même plus loin, c’est parler avec l’univers. Un pur exercice de conscience !

Bon… je m’emballe. Pardonnez mon enthousiasme pour cet objet du Beau et l’esthétisme. Pour la peine, j’arrête ici l’énumération de la longue liste des vertus des mathématiques.

Car mon propos est avant tout celui-ci : doit-on (et peut-on) vraiment toujours identifier à l’avance l’utilité de ce qu’on fait ? Je vous rappelle qu’on s’auto-appelle des « êtres humains », pas des « faire humains ». Rien que pour ça, quid de plus de maths, de poésie, de philo pour tout le monde ?! Pas pour écrire des bons poèmes plus tard pour gagner sa vie, mais pour vivre tous un peu plus en poète.

Il me semble personnellement que dans le monde contemporain où nos connaissances deviennent obsolètes en un clin d’œil, le précepte de Montaigne « mieux vaut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » a plus de sens que jamais.

Je n’entends pas faire de politique ici, je comprends le raisonnement pragmatique de M. Blanquer, le Ministre français de l’Éducation nationale … sincèrement. Mais je souhaitais introduire dans la réflexion une dimension propre aux « choses de l’Esprit », comme dirait Studyrama. Je me le permets puisque c’est visiblement ma fonction, et que ce micro lui permet d’être exponentielle.

Bref… que les étudiants belges en seconde sess se consolent en pensant aux français. Dire que, contrairement à nous, les équations, c’était le seul moyen pour eux de pratiquer du second degré ! Allez, sur ce, moi je prends la tangente et je vous souhaite (déjà) à tous de bonnes vacances.