« LES VERTUS DU YOGA-BRASSERIE » – Sarah Halfin

La semaine passée, j’étais de passage à Paris et j’avais pleins de rendez-vous à organiser. Le matin, à midi, le soir, le dimanche, certains pro, certains perso, dont un même avec chiens et enfants (ou enfants et chien c’est selon – souffle pardon).

Bref, j’étais déjà angoissé à l’idée de devoir agencer tous ces rdv. Mais aussi, (en fait) parce que je me suis demandé qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire (sous-entendu : de moi-même ;)) entre chaque rendez-vous. Et puis une évidence s’est imposée. (Yalla) J’irai établir mon campement à la brasserie le Café de Flore à Saint Germain des Près, pour tout le monde… et pour moi seule.

Donc, pour résumer, j’étais face à une équation compliquée, avec une multiplicité de variables et la solution serait si simple ? (Moi) Ca m’a paru trop facile, du coup (bien sûr) louche pour l’ashkénaze que je suis, alors fort de mon nouvel alibi de chroniqueuse, je me suis offert un peu de temps pour me pencher sur la question. Qui n’est pas existentielle, mais pas anecdotique non plus, vous verrez.

Alors déjà, une brasserie, c’est rassurant. Parce que c’est précisément l’assurance de n’être jamais seul. (Elle est) Toujours là, toujours ouverte, pareille à elle-même. En toute circonstance elle ne vous laissera jamais tomber.

(Grrrr) Ce n’est pas comme votre amie Ophélie (pour ne pas la citer) qui annule les déj à tout va, prétextant une séance de mani-pédi, pendant que vous, au resto (parce que bien sûr vous êtes en avance hashtag #ashké), le ventre gargouillant, le regard fuyant, vous vous excusez platement d’avoir réservé une table pour rien. Exit donc le regard noir du serveur. Dans une brasserie, personne n’attend personne et personne ne vous attend. Votre iPhone se veut cependant rassurant : ouiii, vous avez bien 850 amis quelque part. Tout va bien !

Sinon, le cadre d’une brasserie est plutôt anonyme de sorte à nous mettre en vedette. C’est notre présence qui fait la déco. (Tu vois ce que je veux dire ? Un peu comme(ee) quand les teletubbies débarquent dans une prairie peut-être). Et (en plus), c’est tout terrain (hein), on peut y aller en jogging comme en talon aiguille. D’expérience, même les souris sont les bienvenues (et si tu te permets de mentionner au patron qu’un mammifère est en train de ronger ton escarpin, fort à parier qu’il te répondra « oui Madame, effectivement, c’est Paris ici. »)

Sous son allure policée, je réalise en fait (plus sérieusement) que la brasserie est une allégorie à la liberté. Ce qu’elle vous dit, (et c’est bien une des seules), c’est : venez comme vous êtes et surtout faites ce qui vous plait !

Genre, qui a dit par exemple qu’il fallait manger 3 fois par jour à heures fixes, les mêmes pour tout le monde ! Et ne vous avisez pas de zapper le petit déjeuner, c’est le repas le plus important de la journée ! Eh ben, dans une brasserie, vous mangez QUAND vous le voulez, selon VOS envies. Eh oui, on n’est plus habitué à ça hein, faire par envie. Eh bien, c’est comme ça ici, au yoga-brasserie.

Voilà un concept qui vaut la peine d’être déposé tiens, le yoga-brasserie. La solennité du lieu s’y prête. Quand on est seul, on y est en fait avec soi-même, à bouquiner, observer, contempler. Ça nous met dans une certaine disposition intérieure, un peu comme si on allait à la syna (bien sûr, hors Kippour et autres fêtes people ;)).

Ouvrez l’œil la prochaine fois que vous êtes dans une brasserie. Les adeptes de la discipline ne portent pas de legging, mais vous ne pourrez pas les manquer. Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi le mec en face de vous fixait avec un semi-sourire béat la tâche jaune moutarde sur le mur blanc derrière vous comme si c’était un Rothko de plusieurs millions. Ou pourquoi la femme à votre droite, avec ses lunettes de soleil à l’intérieur, avait lu 3 pages de son livre en 1 heure ? Livre pourtant intitulé « Comment vivre 100 vies en une ». Eh bien … peu importe le jour de la semaine, Shabbat shalom à eux !

Les gourous de la Silicon Valley l’ont désormais bien compris : cet état, le repos de soi, est indispensable pour que notre cerveau génère de nouvelles idées. Au nom de la productivité, il est maintenant permis, voire requis, de paresser … tant que c’est fait en OMMMMM pleine conscience.

Prophétie autoréalisatrice pour moi en tout cas dans cette brasserie où je suis en train de rédiger cette ode aux flâneries utiles. Le café y est cher payé mais chaque gorgée m’offre un zeste de conscience que l’histoire n’est jamais achevée et que même très passivement, à ma toute petite échelle, je suis en train d’y prendre part.

Je regarde une dernière fois autour de moi. Chacun est soi, en soi et comme s’il était chez soi.

Alors, dans la vraie vie je ne suis pas toujours aussi débordée que ce que j’ai pu vous laisser croire en introduction de cette chronique. Comme il paraît que c’est très tendance d’être toujours très occupée, je me suis donné un genre. Mais … la brasserie elle s’en fout que vous soyez superwoman ou une âme errante, à plusieurs ou seule avec votre sac à main, elle vous accueille toujours comme si elle était votre grand-mère, avec un chocolat chaud et le goût de l’instant. Une brasserie, ce n’est pas la solution, c’est la constante de l’équation. Voilà pourquoi aujourd’hui je voulais leur dire « merci d’être si sabbatique avec nous ! »