« Plaisirs coupables » – Une chronique de Sarah Halfin

Avez-vous passé un bon weekend ? Objectivement, en ce qui me concerne, j’ai fait tout ce que j’avais envie de faire et tout s’est passé comme prévu. En cela, j’ai passé un weekend plaisant, merci. Ceci étant dit, le tout s’est déroulé au prix d’un autre sentiment ressenti : la culpabilité.

Le sentiment d’être coupable. Coupable de n’écrire que maintenant cette chronique (il est 21h hier soir). Coupable d’avoir été mangé la veille chez une amie au lieu de plancher dessus. Coupable d’avoir chez cette même amie commandé une pizza au lieu de nous cuire des pâtes pour 10% du prix.

Coupable d’avoir fait 2 grasses matinées d’affilée parce que j’en ressentais alors le besoin. Ou peut-être parce que j’étais effectivement coupable d’avoir commencé les veilles un docu ou un film à minuit passé. Bref, coupable de ne pas prendre un chemin de mérites qui mène jusqu’à l’Oscar.

En gros, voilà, je me suis prise en flagrant délit de paradoxes : je n’ai fait qu’opter pour des plaisirs qui m’ont fait sentir coupable. Avec l’âge, le sentiment de culpabilité dirige moins ma vie, mais force est de constater que son intensité n’a pas diminué. On fait avec comme on dit.

Pourquoi est-il toujours là ? A-t-il une utilité ? Laquelle ? En quête de sens, je décide de mener l’enquête. Google pointe d’abord l’idée d’une trace du péché originel. Je cherche plus rationnel.

J’élimine ensuite rapidement l’idée selon laquelle le sentiment de culpabilité nous indiquerait ce qui est bon ou non pour nous. J’ai lu « l’éloge de l’oisiveté » de Sénèque, je connais les vertus d’un l’exil intérieur bien dosé.

Comme mes préjugés sont robustes, j’ai aussi obtenu l’approbation des neurosciences. Après une période de réflexion, la créativité naît bien d’une période d’oisiveté consentie. Marcher, rêvasser, en tout cas surtout ne pas vaquer activement à la recherche de l’objet désiré si l’on veut espérer le trouver.

Je n’ai donc pas de raison objective de me sentir coupable ici, puisque je ne suis pas coupable : il y a bien une utilité à mes agissements inutiles. J’en ai la conscience désormais mais rien n’y fait. Je décide alors de me tourner vers le pionnier de l’inconscient, Freud.

Pas de bol, sur ce thème, lui aussi se disait être « embrouillé ». En gros, on ne peut pas combattre la culpabilité, mais on peut en faire petit à petit un sentiment conscient. Merci… youpi dis… Des années de thérapies pour rendre encore plus conscientes nos douleurs. Pour leur sens, on repassera.

Côté philosophie, je ne suis pas tellement mieux servie. Pour mes philosophes préférés, la culpabilité serait propre à la condition humaine et n’aurait pas de valeur positive en soi. Ceux que j’apprécie moins, eux, s’en remettent carrément à la morale.

C’est vrai que des parts de moi ne dérogent pas à l’idée que je fais quelque chose de mal et donc… de pas très moral. Le prochain sondé, Sadguru, maître spirituel indien qui est chez lui sur YouTube, partage d’ailleurs ma défiance pour la morale… ll va même jusqu’à dire que « La morale a pris une place importante dans la société parce que les gens ont abandonné leur humanité »

La morale est propre à chacun. Malgré ses bonnes intentions, elle divise donc et nous divise. Même les parts à l’intérieur de nous ne partagent pas la même morale ! Résultat : d’une part, du plaisir ressenti, de l’autre de la culpabilité. Avec la morale, on se retrouve souvent accusé et bourreau à la fois.

“C’est bien joli tout ça”, me souffle justement un de mes bourreaux, “mais ce genre de pathos illusoire ne mène pas à la gloire”…. Il a bien failli me faire capituler mais à l’abandon j’ai préféré une pause oisive indiquée dans ces cas-là pour raison d’utilité.

Direction les réseaux sociaux où je suis tombée sur une vidéo, visiblement de très nombreuse fois repostée pour cause d’unanimité et surtout … d’humanité. Celle du discours prononcé par Joaquin Phoenix remportant ce weekend l’Oscar du meilleur acteur.

En plein triomphe, l’acteur glorifié explique qu’il a été cruel par le passé mais que ceux qui l’ont aujourd’hui nommé lui ont toutefois pardonné. Ils ne s’en sont pas tenus à son statut de coupable. C’est là que nous sommes les meilleurs, dit-il, quand on fait preuve d’humanité. 

Et si c’était là le rôle de la culpabilité (en tous cas, celle ressentie sans raison objective) : nous supplier de remplacer nos leçons de moralité par des leçons d’humanité ? Le tout, à l’intérieur de nous… pour commencer.