« UNE JOMO AU FESTIVAL DE CANNES » – Sarah Halfin

(Bon) J’imagine que personne ici ignore ce que sont les FOMOS, les « Fear of missing out » ? (Brigitte, Irit, Val, c’est bon ?). Ce sont donc ces personnes qui vont à tout par peur de manquer quelque chose, voire carrément de passer à côté de leur vie, de leur destinée – comme c’est le cas de Diego dans cette chanson de Bigflo & Oli :

Chanson de Bigflo & Oli « Dommage » (1.34 – 2.02, De « Ses amis sont sortis » … jusque « c’est peut-être la dernière fois »): https://www.youtube.com/watch?v=8AF-Sm8d8yk

Eh bien, depuis quelques temps, on parle aussi des JOMO, les « Joy of missing out ». Une catégorie de gens qui eux, par contre, sont ravis de manquer un événement ou une information. Le fait même de ne pas être de la partie leur procure carrément de la joie.

Mnt que vous me connaissez un peu… Moi qui suis des plus heureuses quand je suis seule avec moi-même dans une brasserie, je vous laisse deviner vers quelle catégorie tend ma nature.

C’est donc en tant que JOMO que je me suis rendue il y a 10 jours au Festival de Cannes, lieu de fêtes, de glamour, d’opportunités innombrables… lieu où tout, absolument tout, est un FOMO :

o Les dizaines de milliers de gens autour de toi travaillent dans l’industrie du cinéma et pourraient t’aider à réaliser le projet de ta vie, mais tu ne sais pas qui.

o D’ailleurs, quand tu parles à quelqu’un, c’est de l’œil gauche. Parce que ton œil droit, lui, s’est donné pour mission de scruter si y a pas qqun d’autre pas loin qui pourrait t’être encore plus utile. Dans tous les cas, hors de question (tu penses bien) de perdre ton temps à parler avec des … amis.

o Qd tu vas voir un film, tu es conscient que tu fais une croix sur 3 RDV potentiels (1H30, 2h…en général). Et puis il s’agit pas de te louper : faut encore trouver le bon film à voir à ce moment-là parmi tt les ss-catégories du festival, dont tu pourras dire après « Ouais, je l’ai vu à Cannes. C’est pas mal ».

o Et puis quand tu te décides à répondre à ce vulgaire besoin vital qu’est dormir, tu sais que tu es d’office en train de manquer une soirée où se côtoient tous les producteurs de la planète. Et je ne parle même pas des selfies manqués avec les célébrités. Hein…puisque ça c’est pas chic, pas signe de nous, m’enfin quand on en a, on sait quand même toujours quoi en faire…

J’ai beau être une JOMO et l’assumer avec l’âge, sur place je suis obnubilée par Diego. Je suis partout avec la désagréable impression de devoir être systématiquement ailleurs. Je parle même aux pigeons de la Croisette pour sonder le place-to-be cannois du moment présent. Fort est de constater qu’il n’est nulle part très présent.

Bilan : après 2 jours, une chose est sure, si l’excès de JOMO peut nuire à ma carrière, l’excès de FOMO nuit clairement à ma santé mentale. Je me manque à moi-même, mon intuition est aux abonnés absents, même en talons hauts je me sens petite.

Bon… Mais maintenant qu’on est là …qu’est-ce qu’on fait?

Recette universelle. D’abord, si possible, trouver quelques compatriotes. Le second degré certifié belge nous fera toujours relativiser le manque à gagner anticipé par nos parts FOMO. A Cannes, pendant le festival, on est sûr d’en trouver sur le très sympathique Belgian Boat. J’embrasse d’ailleurs Sibylle au passage !

Ensuite, lire et relire l’article* récent du très sérieux The Economist qui explique pourquoi les JOMOS (qui passent par définition plus inaperçus – je vous rappelle que je suis à l’abri là sur un bateau en plein festival) sont (tout à fait) indispensables à la société. Et même aux sociétés aussi d’ailleurs. Par exemple. S’ils sont généralement contents quand un RDV est annulé, ce n’est pas par fainéantise ou manque d’intérêt. Non ! C’est parce que cela équivaudrait en fait pour eux à plus de temps pour continuer à réfléchir et travailler pépère au lieu d’aller jouer à une guerre-guerre politico-égotique dans une réunion de 3 heures dont seule la conclusion les intéresse.

Et si, malgré tout, il nous faut quitter le Belgian Boat – par obligation ou par relent de FOMO, on peut toujours appliquer la tactique du « regard de l’ethnologue » prônée par Ségolène Royal dans ce genre de situations. Non, vous ne rêvez pas, je m’apprête bien à citer S. Royal : « se mettre en situation d’observation, comme si on était face à une tribu étrange ou en voie de disparition, intéressante à observer, de sorte que notre curiosité prend le dessus sur le reste ».

Après coup, je me dis que la sagesse retrouvée du JOMO, c’est peut-être justement d’être conscient que le retour sur investissement ne prend pas toujours la forme escomptée. On vient chercher un détonateur et l’on repart avec des observations détonantes – pour peut-être un jour nourrir un film présenté à Cannes, un livre comme Segolène Royal, ou encore … une chronique radio … quelque peu subliminale.